L’anorexie mentale, une expression de la résilience ?

Dans la résilience et dans l’anorexie on retrouve un point commun ; brutalement le sujet découvre un moyen de régler tous ses problèmes en une seule fois. Et lorsque notre patient guéri trop vite est-ce qu’il ne croit pas tout à coup invulnérable ?


I) La résilience

Voir Hanus : « La résilience et après ? » ou les notes de lecture (emdrrevue. Com)

I-1) Définitions

La résilience apparaît comme un moyen de sortir d’une situation extrême, d’une situation bloquée, d’une situation paradoxale (voir emdrrevue ; « Systémique ») C’est un moyen de provoquer un changement de type II qui va faire éclater un système pathologique étroit, rigide fermé et remettre en marche une dynamique psychique. Voici quelques notes qui nous permettrons de cerner un peu mieux cette notion et dans un deuxième temps de rapprocher de ce concept celui de l’anorexie mentale.

I-1-1) La résilience est un processus, une capacité potentielle à réagir que nous possédons tous. C’est donc un symptôme à la fois protecteur des effets internes d’un traumatisme, d’une souffrance profonde et un symptôme révélateur de cette souffrance sous jacente, méconnue, non dite. Les réactions émotionnelles sont influencées par le degré de contrôle que le sujet est à même d’exercer. Cela ne signifie pas qu’il a compris la situation ni qu’il la contrôle. La résilience est bien de l’ordre du contrôle et de l’action. C’est une forme de rêverie face à un réel terrifiant, un processus de réparation. Parfois le cri d’une révolte, le fruit d’une colère. Elle tire ses forces de l’agressivité que la situation génère ou réveille. La résilience sera sa vengeance, l’affamé va donner à manger, celui qui a été battu va donner de l’amour.

La résilience met en place une activité pour atteindre un but et la stratégie pour le réaliser. Il faut pour cela une estime de soi, une confiance en soi, la croyance en une efficacité personnelle. Cela s’appuie sur des expériences de succès et de réussites qui confirment la sensation de l’habileté à résoudre les problèmes. La résilience a un but immédiat : Obtenir des résultats pour confirmer la confiance en soi.

La résilience est un état d’esprit avant d’être une méthode, qui s’appuie au mieux sur des relations affectives stables et sécurisantes. Mais c’est aussi un message adressé à celui qui se révèle défaillant face à la même situation. Il faut lui montrer qu’on peut réagir mais aussi qu’on est plus fort que lui.

Dans ce symptôme transparaît une dimension de sublimation, de création, voire un fantasme d’auto engendrement. On se fabrique seul. On se crée. « Je me suis fait tout seul, je suis parti de rien » On ne peut pas être compris des autres qui peut-être apparaissent bien ternes. Le héros insatisfait de sa famille, de ses parents se fait naître de lui-même. Une créativité, une sublimation, une abstraction dans le désir d’assurer son immortalité, ou son besoin d’identification à la mère en tant que créatrice de vie, des hommes, du monde. Le créateur a besoin d’enfanter, de façonner le monde autour de lui. La résilience est une oeuvre de survie.

Mais ce concept est différent de l’invulnérabilité, c’est un mécanisme de défense conscient et évolutif, donc maîtrisable et porteur d’espoir

I-1-2) Les facteurs de risques intéressent surtout la solitude affective.

I-1-3) Les facteurs de protections : — La capacité à être seul, à avoir un objet intérieur qui continu à exister même en son absence dans le cas du deuil —La régularité du cours de la vie, qui même si elle est pénible permet d’anticiper le déroulement du temps sans trop de surprises qui nécessiteraient la reprise d’adaptations —Pouvoir parler. Mais il y a le risque de devenir l’esclave de son récit quand les autres vous assimilent à ce récit. —La personnalité dans la mesure où elle est un message. Le narcissisme est l’investissement que l’on a de soi-même, il regroupe les manières dont on se perçoit, s’apprécie, s’estime. La filiation de nom, la place que l’on a dans la famille, dans la société. La confiance que l’on a en soi est le sentiment narcissique par excellence, proche de l’image, de l’idée que l’on a de soi-même.

I-2) La face sombre de la résilience : Dans une situation extrême, même en cas de victoire, il y a toujours une blessure morale profonde et secrète.

_*1) L’hyperactivité, l’agitation motrice, la grande réactivité aux stimulations sensorielles entraînent des troubles de la concentration, de l’attention et donc on a une baisse de l’élaboration psychique, une baisse des possibilités d’acquisitions des connaissances et des décharges de cette énergie en trop qui attirent l’attention des autres _*2) Les symptômes perturbent la qualité de vie mais ont une fonction de régulation. L’hyperactivité, la compulsion à l’action sont aussi de grands fournisseurs d’énergie. Cette activité altruiste (on veut traiter les autres comme on aurait aimé avoir été traité) peut poser des problèmes à celui qui la porte et à celui qui la reçoit s’il se sent embrigadé. _*3) La résilience est un symptôme qui ne cesse d’exprimer la souffrance qui l’a vue naître. C’est le cas de ces vies où une belle réussite est ultérieurement submergée par le retour du malheur. _*4) La résilience semble ne s’exprimer que dans l’action alors que sa face cachée se situe sur le versant affectif, sur la vie intime. Cela se retrouvera au niveau des relations avec les autres. _*5) La résilience n’est ni un état stable et durable, ni un résultat. C’est un moyen et le cheminement n’est jamais terminé. Le travail psychothérapeutique va consister à faire prendre conscience au résilient de cette souffrance. Il vaut mieux que celui-ci ne se considère pas comme invulnérable. _*6) La résilience est aussi une œuvre de révolte, le fruit d’une colère contre une injustice. « Pourquoi moi ? Pourquoi la mort des parents ? » Cela évite de penser être le seul à mériter ça, ce qui conduit au sentiment de dévalorisation, de honte, de culpabilité et à retourner contre soi des forces agressives. C’est un renversement dans l’opposé, l’enfant écrasé triomphe, l’affamé donne à manger. _*7) Le résilient peut devenir plus fort à chaque épreuve surmontée mais jusqu’à quand ? Une nouvelle épreuve aura-t-elle raison de sa résilience ? Certes la résilience est un symptôme positif, mais le prix à payer est élevé ; une énorme dépense d’énergie, une grande fatigue, un épuisement précoce, et une réussite qui même si elle nous parait durable ne le sera que dans un secteur particulier. _*8) Quand il s’agit de violences familiales, l’enfant résilient se montre plus fort que ses parents mais ce triomphe a un revers, le poids de la culpabilité inconsciente. L’affaiblissement du père est ressenti comme la conséquence de la haine qu’il lui a portée. Il s’est bien vengé, donc il risque d’être châtié un jour. Pour échapper à ça il est insatiable d’activité. Son besoin de réparation est inépuisable.
************************** I-3) Une histoire clinique :

Cette professeur des collèges vient sans trop y croirepour suivre un régime hyperprotéiné. Elle s’y jette à fond et perd sans efforts, du moins sans trop de souffrances les 35 kilos prévus au départ. Et tout à coup tout va très bien pour elle : Elle passe le permis moto, l’agrég, règle des problèmes familiaux etc. Six mois plus tard elle fait un burn-out, elle a repris tous ses kilos et le retentissement sur la vie familiale et affective est important. Elle était donc entrée dans le régime comme on entre en résilience avec pendant la période d’euphorie un sentiment d’invulnéribilité. Mais le jour où elle a été confrontée à de grosses difficultés elle a rebasculé dans une vision négative d’elle-même avec perte de confiance en elle-même et en ses capacités propres à résoudre les problèmes.
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II) L’anorexie mentale

Voir Servais, revue internationale systémique vol 7/93/04/$, ou notes de lectures emdrerevue.com

II-1) Le processus interactionnel

La question de l’anorexie est de savoir comment des jeunes filles tellement différentes au départ finissent par devenir des anorexiques qui se ressemblent. Il se passe quelque chose de décisif au moment du passage d’une restriction normale à l’anorexie. Un déclic se produit et les restrictions trouvent un sens dans un contexte particulier, puisque des règles et des normes préexistent sur le contrôle de soi, la représentation de soi, la pratique des régimes et que la jeune fille a des croyances et des convictions sur la façon de se mettre en valeur, de s’assurer d’être quelqu’un de bien. Tout à coup, le contrôle de soi devient le contrôle de la nourriture.

Le contexte est en fait un ensemble de questions, de difficultés auxquelles les restrictions apportent une réponse simple et univoque concernant l’estime de soi, les relations avec les parents, l’autonomie. Parfois une remarque joue le rôle de la goutte d’eau qui fait déborder le vase, mais le plus souvent le souci du poids et le sentiment d’être grosse, apparaissent quand elle doit affronter une situation nouvelle ; la rentrée en fac, aller camper…La peur de ne pas se faire des amis, de n’être pas assez athlétique…Privé de ses anciens soutiens familiers, elle est très souvent déprimée et malheureuse. Elle peut se croire aussi obligée de faire quelque chose d’exceptionnel en ayant l’impression qu’elle en est incapable. Elle ne sait pas quoi faire pour mériter l’estime et l’amour de ses parents. Elle a peur que ses comportements d’adolescente ne les déçoivent, peur d’être trop gâtée. Elle a l’impression que ses parents sont tristes de la voir grandir ou, garçon manqué toute son enfance, elle ne sait pas comment se comporter en fille face aux invitations des garçons. Bruch a noté une enfance de « robot obéissant » qui marque le manque d’affirmation de soi et d’estime de soi. Elle ne sait pas comment obtenir l’approbation de l’entourage (parents profs amis..). Elle se sent perdue et se met à interpréter les paroles des uns et des autres comme si c’étaient des préceptes à suivre. Elle peut finir par croire que la réponse se trouve dans la réalisation de quelque chose d’exceptionnel mais elle ne se sent pas à la hauteur.

La question devient ; « Comment faire pour être quelqu’un de bien ? » alors qu’elle ne s’estime pas. C’est aussi une façon de sortir du paradoxe ; en perdant du poids elle réalise quelque chose qu’elle a décidée toute seule, en toute autonomie et en même temps elle obéit à des parents, à un milieu qui valorise la force de caractère et la minceur. Elle trouve dans les restrictions la réponse à une série de problèmes qu’elle ne savait pas résoudre. Mais au lieu de les traiter un par un en les évaluant à leur juste valeur, elle croit posséder un plan magistral pour tout régler d’un coup, un plan qu’elle croit infaillible, d’autant qu’au début ça marche.

Dans les mois qui précédent le passage à l’anorexie, on note un isolement social, une position de repli, des modifications de l’humeur et du caractère. De souriante, active et disponible elle devient agressive, hostile, boudeuse avec des accès de colère, de dépressions et un dégoût de la vie. Mais tout semble rentrer dans l’ordre au moment où se déclenche la conduite anorexique.

Parfois elle entame le régime normalement pour perdre du poids, peut-être à la suite d’une remarque qui l’a vexée. Mais on est dans un contexte qui lui donne d’emblée un rôle important. Perdre du poids c’est ce qu’il faut faire pour être quelqu’un de valable et c’est une véritable découverte pour elle. IL faut montrer qu’on est capable de se contrôler, d’être fort et autonome. Elle est quelqu’un d’exceptionnel, capable de se contenter de si peu. Elle a trouvé sa voie pour être unique et respectée. Au début elle récupère même l’approbation de ses parents qui sont fiers de voir leur fille se prendre en main et redevenir gaie. Et tout ça chez quelqu’un qui se croyait incapable de réaliser quoique ce soit.

La jeune fille « normale » qui fait un régime pour perdre du poids sait à quoi elle devrait ressembler pour être jolie et séduisante. L’anorexique n’a pas cet objectif. Elle ne sait parfois même pas pourquoi elle a commencé le régime, mais elle sait qu’elle ne veut plus s’arrêter. Elle ne se préoccupe pas des garçons qu’elle juge puérils, ni du poids qu’elle devrait faire pour être belle.

Les restrictions la rendent heureuse parce qu’elles suppriment toutes les difficultés.

II-2) Le passage à l’anorexie : L’euphorie.

Il y a un changement radical au moment où elle fait du contrôle de soi sa nouvelle règle de vie, quand elle commence à tirer une grande fierté de sa maigreur. C’est un processus auto entretenu qui s’auto génère.

L’apprentissage secondaire apporte une manière de découper un ensemble d’événements en séquences significatives ou bien c’est un apprentissage contextuel qui se trouve à un niveau de logique différent. Un animal qui a appris à discriminer entre deux stimuli est exposé à des stimuli de plus en plus semblables. Il déclenche une névrose expérimentale ; Il a fait un apprentissage contextuel. Il continue à croire qu’il est dans un contexte de discrimination alors qu’il est devenu impossible de discriminer. Les renforts négatifs ou l’absence de renforts positifs ne lui donnent aucune indication sur les modifications du contexte car les renforts ne s’appliquent pas à une classe de réponses mais à l’une d’elles. Tout ce qui s’applique à une classe ne peut s’appliquer à un de ses membres et inversement sous peine de paradoxe (Russell)

Le but logique. Il existe deux manières d’agir quand on fait quelque chose : L’une est guidée par le but conscient qui ne regarde que le but sans respecter les régulations d’un système complexe. L’autre, celle où c’est une orientation qui guide l’action ce n’est pas le cas, on s’intéresse davantage aux conséquences de cette action sur le système. Dans la poursuite du but conscient la régulation se fait par calibrage sur l’acte lui-même. L’anorexique décide du degré de restriction comme elle changerait la température d’un thermostat, alors qu’une régulation par rétroaction positive cherche à maintenir un équilibre autour de la température programmée, autour du poids obtenu. C’est ce qui se passe lorsque l’orientation guide l’action

Le processus anorexique comprend :

II-2-1) L’apprentissage secondaire et décisif se met en place à la faveur de la grande fierté qu’elle éprouve à montrer qu’elle est capable de se contrôler. Dans l’enfance elle a appris à être fière d’elle-même lorsqu’elle recevait des éloges de la part de l’entourage. Or celui-ci approuve les premières restrictions. Elle est sur le bon chemin. Dans cette période d’euphorie la maigreur atteste de sa force de caractère et d’un contrôle réussi. Cette fierté et cette satisfaction personnelle sont à la mesure de la détresse et du sentiment d’incapacité éprouvés juste avant la découverte du régime et agissent comme des renforcements positifs Kestemberg parle d’un érotisme de la faim pour décrire ce qui ressemble à une recherche active de la faim. Il est plus pragmatique de concevoir cela comme une recherche des contextes appropriés à l’exercice du contrôle de soi. Elle prépare des plats alléchants, et oblige l’entourage à manger pour le plaisir de les voir manger et la satisfaction de ne pas être comme eux. Lorsque le corps ne demande rien les conditions du contrôle de soi ne sont pas présentes et elle risque de se laisser aller à manger plus que de coutume ou quelque chose qu’elle aime vraiment ce qui signerait une perte du contrôle de soi.

II-2-2) Le contrôle de soi désigne une catégorie, une classe de comportements. Il peut s’appliquer à n’importe quel acte de la vie quotidienne. Il n’est pas défini ni dans le temps ni dans l’espace et n’est pas remis en question par les renforcements négatifs qui ne peuvent être associés à des actes ponctuels de contrôle. L’anorexique ne peut pas ne pas se contrôler lorsqu’elle a adhéré au contrôle de soi. L’échec engendre un sentiment d’impuissance, une chute de l’estime de soi se traduisant par un sentiment de honte. Les restrictions étaient mises en place pour lutter contre ce sentiment d’impuissance. Il se crée une boucle de rétroaction positive. La réussite n’est jamais que provisoire. Il faut de toute façon continuer.

II-2-3) Un but conscient : le contrôle. Prouver qu’elle est maîtresse d’elle-même est devenu un objectif en soi. L’anorexique va développer une cécité à toutes les conséquences de ses restrictions sauf celles qui font partie de la définition du contexte de défi, l’admiration de l’entourage. Elle devient insensible à son isolement, à son affaiblissement physique et intellectuel, à son incompréhension du monde extérieur. Le corps est perçu comme grassouillet, il cherche à la faire ployer. L’entourage cherche à lui imposer des activités qu’elle n’a pas choisies et à la contrôler.

Tout ce qui n’est pas structuré en défi, toutes les expériences non liées au contrôle disparaissent du champ de la conscience. Les liens entre le contrôle et la vie émotionnelle disparaissent aussi. Elle est donc privée de toutes les expériences correctrices qui pourraient apporter estime de soi, et satisfactions en dehors du contrôle. Le jeu libre, la rêverie, l’humour sont absents. Les contacts avec les animaux, la nature, les relations avec les autres où chacun est reconnu, où l’être humain reconnaît avec humilité sa place dans un système plus vaste sont rarement concevables chez l’anorexique.

Le piége se referme ; L’apprentissage secondaire qui découpe les événements en contexte de défi, l’impossibilité de ne pas se contrôler, les effets de l’adoption du but conscient qui limitent la perception à ce qui est lié au contrôle font du contrôle de soi un cadre contraignant duquel il lui est devenu impossible de sortir. La jeune fille est obligée de continuer poussée par quelque chose qui la dépasse, mais tant que dure la période d’euphorie, tant que sa maigreur grandissante l’emplit de fierté elle continue à croire que le contrôle chez elle est un choix délibéré.

II-2-4) La régulation par calibrage, s’accompagne de restrictions de plus en plus sévères. Quand on entame un régime c’est pour perdre du poids, pour atteindre un poids qu’on s’est fixé, l’anorexique ne s’arrête plus. Se contrôler lui est devenu nécessaire mais cela n’explique pas pourquoi elle doit en faire toujours plus. Elle pourrait se contenter de se contrôler pour garder le poids qu’elle a atteint. Or La phase d’euphorie se caractérise par une augmentation progressive des restrictions. Dans un régime normal la régulation se fait par rétroactions, si je n’ai pas assez maigri, j’augmente les restrictions, si je suis trop fatigué, je les diminue. Chez l’anorexique ce qui est exaltant ce sont les restrictions, c’est de découvrir qu’elle est capable de se contrôler, mais surtout capable de modifier la norme. Elle a le pouvoir de modifier ses besoins, ses désirs et ses goûts. Elle est fascinée par sa capacité à s’adapter à des normes de restrictions de plus en plus sévères. Elle en retire un sentiment de toute puissance qui l’amène à penser qu’elle est capable de vivre sans manger. Il suffit de s’y habituer. L’objectif n’est pas de perdre du poids mais de manger moins, toujours moins, ce qui la fait vivre dans une euphorie grandissante tant que les restrictions deviennent de plus en plus sévères. La régulation se fait par calibrage, dés qu’un nouveau record est établi, il devient la norme à suivre et l’objectif est de modifier ce calibrage L’aménorrhée est accueillie avec bienveillance car elle atteste de sa capacité à se transformer.
************************** II-3) L’évolution

Lorsqu’il devient difficile d’en faire encore plus, les satisfactions issues de la privation diminuent. Elle peut prendre conscience du piége, du paradoxe dans lequel elle se trouve. Soit-elle continue à se restreindre mais elle obéit alors à quelque chose qui la dépasse, soit-elle cesse et perd le contrôle. Elle n’est plus le Dieu tout puissant. Elle est peut-être prête alors à demander de l’aide. L’alternance boulimie-anorexie est une autre réponse à ce paradoxe : La boulimie est la capacité à ne pas se contrôler, l’anorexie celle de l’inverse.

L’anorexique limite le soi à la volonté consciente toute puissante et considère comme étranger tout le reste y compris le corps. Ce corps étranger qu’elle peut abandonner aux mains du personnel soignant après une longue lutte. Mais quand à la sortie de l’hôpital elle a repris du poids c’est une aubaine ; elle va pouvoir recommencer ses restrictions et retrouver l’euphorie.

Quand elle prend conscience du fait que la nécessité du contrôle la dépasse, la voie du dédoublement s’ouvre. Il y a une entité tyrannique à l’intérieur d’elle-même, une autorité supérieure, un « dictateur » sur le quel elle n’a pas de prise. Ce n’est plus la superbe volonté, ni le corps, ni les sensations qui y sont liées. Elle ne sait plus qui elle est.

L’action menée par le but conscient amène à l’isolement progressif de l’ensemble de cette action et de ses effets du reste du système. Les liens entre le contrôle et le reste de la personnalité, les sentiments, les autres manières d’être, les joies, les relations, etc. disparaissent. Toutes les anorexiques finissent par se ressembler. Elles sont de plus en plus rigides et stéréotypées, recourant en toute situation à la seule solution qu’elles connaissent : les restrictions et le contrôle. C’est un refuge. Elle n’a pas d’opinion personnelle dans la mesure où elle ne sait pas ce qu’elle aimerait être. Elle est incapable de percevoir ses désirs ou se sentiments.

Incapable de décoder les messages qui viennent des autres elle se coupe de la vie sociale. Elle ne connaît pas les règles des relations et ne peut compter sur sa spontanéité. Elle se sent très vite dépassée, inadaptée et seuls restent l’orgueil et le sentiment d’être différente ou supérieure. Quand l’orgueil n’arrive plus à camoufler les sentiments d’impuissance et l’incapacité à la vie sociale elle trouve refuge dans la conduite anorexique. Un refuge qui explique que les anorexiques soient tellement réticentes à la thérapie et que la plus part des suicides arrive après la reprise de poids quand tout le monde pense qu’elles sont tirées d’affaire.
************************ II-4) Une histoire clinique

Cette jeune femme consulte parce que le contrôle qu’elle exerce sur son entourage et son besoin de tout organiser lui apparaissent comme quelque chose de pas normal. Il est difficile de dire que ça la gêne ou qu’elle trouve que c’est anormal puisque dit-elle « je ne ressens rien ». Sa vie se présente avec trois périodes bien distinctes. Jusqu’à 18 ans une vie bien sage de robot obéissant où elle apprend qu’elle est reconnue et appréciée quand elle fait plaisir à sa mère et à sa grand-mère avec de bons résultats scolaires et notamment à l’occasion d’un premier grand amour contrarié par elles. A 18 ans, l’éloignement à la fac avec dépression et sentiment d’être très malheureuse. Première réaction, première résilience, une boulimie de tout ; de bouffe, de sexe, de bringue. 30 kilos en 9 mois, des ennuis au niveau de l’estomac. « Je me suis éclatée j’en ai bien profité, j’avais beaucoup d’amis. J’ai fait ma crise d’adolescente à retardement. » Il y a donc eu des renforcements positifs. Elle n’a pas réagi au renforcements négatifs : « Tu me fait honte »—« Tu n’arriveras à rien faire dans la vie ». Effectivement elle a arrêté ses études, et elle ne pouvait pas garder un emploi plus de quinze jours parce qu’« Il fallait que je mange ». Elle ne s’est jamais fait vomir. Deuxième virage, deuxième résilience, peut-être à l’occasion d’une rupture, en une semaine elle perd le sommeil, le désir sexuel, et le besoin de manger. Elle rentre dans l’anorexie avec une idée fixe et unique, le contrôle de la nourriture bien sûr, mais aussi de tous les autres secteurs de sa vie : son temps de travail, les relations avec son nouvel ami, et même la vie de celui-ci. En particulier elle contrôle ce qu’il mange. « Il n’a pas le droit de ne pas manger ce que je lui prépare. Il n’a pas le droit de faire un régime, ça me met mal à l’aise ». En même temps c’est une période faste : Elle reprend des études et reçoit de la part de sa mère des encouragements devant cette reprise en main. Quand elle vient consulter elle a un IMC à 17,3 (50 kilos pour 1,70 m) et ne veut pas maigrir plus mais il y a toujours cette obsession du contrôle. Le contrôle de son alimentation (« Je ne mange que des choses qui me font du bien ») et celui de sa vie sont vécus comme normaux et positifs. Par contre, elle se plaint du contrôle qu’elle ne peut s’empêcher d’exercer sur les autres, sur ce qu’ils mangent. Elle se plaint aussi de problèmes du sommeil (elle se réveille tôt et pense à l’organisation de la journée qui arrive), et de la baisse de sa libido. Une autre chose lui pose problème : « Je suis insensible, je n’ai pas d’émotions ». Alors qu’elle a déjà connu une relation passionnelle, elle décrit sa relation actuelle comme non passionnelle, rassurante et sécurisante. Elle tient cependant beaucoup à son ami et elle voudrait pouvoir se laisser aller et qu’elle exerce sur leurs relations sexuelles et sur ce qu’il mange. Peut-être faudrait-il dire qu’elle pense qu’il faudrait qu’elle se laisse aller. Au moment de la consultation elle a dépassé la phase d’euphorie, et l’expérience préalable de la boulimie, ou son âge déjà un peu plus mature pour une anorexique font qu’elle ne se croit plus ni invulnérable ni toute puissante. Elle sait bien que son copain risque de la quitter. C’est une hypothèse qu’elle n’envisage que de façon rationnelle et sans émotions, d’ailleurs elle ne veut ni se marier, ni avoir des enfants. Mais elle l’aime.

Commentaires à partir de ce cas clinique :

II-4-1) Rouzel (http://www.psychasoc.com) refuse le concept de résilience parce qu’il le trouve porteur d’exclusion et de ségrégation. Selon lui, il découpe le monde en deux ; les bons résilients qui rebondissent et les autres, ceux qui restent sur le carreau. Plus grave, aux yeux d’un psychanalyste, ce concept fait l’impasse sur l’inconscient. Alors que dit-il quelles que soit les conditions de vie, il y a un sujet qui assume toujours des choix. Et ces choix même s’ils se présentent comme inconscients ne sauraient relever d’une cause extérieure. Pourquoi ne respecterions nous pas le choix du sujet quel qu’il soit, plutôt que de le juger à l’aune d’une quelconque normalité ? S’écrit-il. Ce concept produit de la norme et déresponsabilise le sujet d’avoir à répondre de ses actes.

Entre cette position et celle qui consiste à ne voir dans la résilience qu’un phénomène de rebond positif, de réussite il y a de la place pour une position intermédiaire. D’abord est-ce que la réussite sociale, parfois exubérante, flamboyante, autorisée et encensée par la société est un critère valable pour penser que le patient est devenu capable d’affronter n’importe quelle difficulté ? Non. Cyrulnik déjà avait fait remarquer qu’un même acte, le vol était répréhensible à Paris et signait la débrouillardise pour survivre dans les favelas. Je crois qu’on peut définir la résilience comme un état d’esprit qui va se traduire dans l’action, par un comportement qu’un individu adopte, que nous pouvons tous adopter pour changer brutalement et radicalement de comportement ou d’attitude. Tout à coup le sujet trouve une autre façon de voir le monde et ses propres ressources alors qu’il était bloqué devant le mur d’une situation paradoxale, paralysé dans la phase initiale d’une situation extrême. (Lévine parle de figement). Un enfant traumatisé est résilient s’il devient policier, ministre ou prêtre. Il l’est aussi s’il devient chef de bande et délinquant. Dans les deux cas il a trouvé un moyen de se libérer de son impossibilité à faire un choix, à prendre une décision, à sortir du paradoxe. Peut-être, à cause de l’euphorie due au fait qu’il a trouvé tout seul, par hasard le moyen de s’en sortir (il doit être élu des dieux) se sent-il invulnérable, quelqu’un d’unique, au-dessus des lois. Ces lois qui régissent un monde injuste contre lequel il est en colère et se révolte. L’anorexique quand elle découvre la conduite du contrôle et les restrictions vient de mettre la main sur un moyen de régler d’un coup tous les problèmes qui se posaient à elle : « Comment être quelqu’un de valable ? Comment réussir quelque chose d’extraordinaire, moi qui me croyait incapable de rien faire. Comment être aimée de mes parents en leur obéissant tout en faisant preuve d’autonomie et d’indépendance ? (« Sois spontané ! ») Et comme au début, elle reçoit les éloges de son entourage, ça la conforte dans l’idée qu’elle est sur la bonne voie.

II-4-2) A la lecture du livre de Hanus et de l’article de Servais beaucoup de points communs semblent former des ponts entre ces deux concepts. Et comment aborder une anorexique mentale qui réussit sa vie en devenant Top Modèle ? (Voir notes de lecture dans emdrrevue.com) _*1) Dans les deux cas il y a un avant le traumatisme de la situation extrême ou un période de dépression avec le sentiment d’être malheureuse comme une pierre. Dans l’anorexie l’accent est mis sur le contexte préexistant. C’est un milieu où on valorise la force de caractère, et où on pratique facilement des régimes. La jeune fille joue au robot obéissant et retire beaucoup de satisfactions à faire plaisir à ses parents, ce qui passe aussi pour un manque d’estime de soi et d’affirmation de soi. Dans les camps de concentrations, dit Franckl, ceux qui survivaient le mieux étaient les scouts, les résistants parce qu’ils savaient pourquoi ils étaient internés et les altruistes religieux. C’est là aussi que l’on peut faire rentrer l’inconscient de Rouzel et la responsabilité du choix qui se nourrit de toute l’éducation que nous avons déjà reçue. _*2) Dans les deux cas, il y a un sentiment de honte, de culpabilité et d’incapacité. Dans l’anorexie c’est parce qu’elle devrait faire quelque chose qu’elle se croit incapable de faire, dans la résilience c’est parce que la réussite confirme l’affaiblissement des parents dont il se sent responsable. Dans les deux cas une fuite en avant est lancée et on ne peut plus l’arrêter. Elle masque la souffrance intime et représente la vie, le mouvement, le faire qui s’oppose à la mort de l’immobilité, de la non-existence si on n’est pas aimé et reconnu. La résilience et l’anorexie semblent ne s’exprimer toutes les deux que dans l’action. Or La souffrance est du domaine de l’affectivité. Nous ne sommes pas au même niveau de logique. _*3) Cette blessure profonde, cachée, littéralement impossible à supporter va se traduire par la création d’un symptôme qui certes va la cacher mais aussi signaler sa présence. _*4) La création de ce symptôme est une sublimation, une façon, d’atteindre à l’immortalité, de se créer tout seul, un fantasme d’auto engendrement. C’est aussi un message, le moyen de montrer qu’on est invulnérable, qu’on contrôle tous ses désirs, sa faim et tous ses besoins. On pourrait presque vivre sans manger. On se construit tout seul en partant de rien. _*5) Les manifestations du symptôme ont une fonction de régulation mais elles perturbent le cours de la vie. Le passage à l’acte et l’hyperactivité sont de grands producteurs d’énergie mais le prix à payer est élevé ; fatigue, épuisement, avec le risque de se retrouver devant cette blessure qui n’a pas était assimilée si la fuite en avant s’arrête parce qu’on est arrivé au bout de ce qu’elle pouvait apporter : Les gens qui ont réussi leur vie et qui n’ont plus rien à combattre, plus rien à rechercher, plus d’horizons où continuer à fuir. _*6) Une fois enclenché le mécanisme s’auto-entretient. Les renforcements positifs sont pris en compte, ceux qui font l’éloge du courage, de la force de caractère, mais pas les renforcements négatifs puisqu’ils ne touchent qu’une réponse particulière et pas la classe des comportements. L’anorexique les assimile à des situations de défi qui renforce son besoin de lutte ; ce sont des ennemis qui veulent la faire manger et s’opposer à la force qu’elle a de se restreindre. _*7) La résilience et l’anorexie ne sont ni des états stables et durables, ni un résultat en soi. C’est une course effrénée en avant dans l’anorexie ou le cheminement de la résilience qui devient le but conscient. Nous sommes dans le cadre du symptôme utopique masqué que décrit Watzlawick ; (confère « Systémique » emdrrevue). Les deux son obnubilés par une idée unique pour pas dire fixe, d’avoir à tout contrôler ou d’avoir à tout faire pour réussir. Cette focalisation de toutes les forces psychiques va développer une cécité à toutes les conséquences sauf à celles qui font parties du contexte de défi ou de lutte, avec un désintérêt pour tous les autres secteurs de la vie. _*8) Chaque épreuve, chaque situation de défi peut rendre plus fort, mais jusqu’à quand, jusqu’à quelle limite ? (Théorie des types logiques de Russell)

II-4-3) En se basant sur la théorie systémique, Bateson démontre que l’idéologie du contrôle de soi « Je me contrôle » repose sur deux erreurs. La première est de croire que ce contrôle est possible. « je » et « me » font parties du système « soi ». Or dans un système une partie ne peut pas exercer un contrôle unilatéral sur l’ensemble du système. La seconde consiste à attribuer à ce « je » une force, la force de la volonté qui entraîne une division du « soi ». Le « soi » étant identifié à la volonté et tout ce qui n’est pas sa volonté est étranger, « non-soi ». Chez l’anorexique la volonté consciente qu’elle appelle le « moi » est identifié à l’esprit ; Il lui faut contrôler un corps étranger et matériel. On peut reprendre ces arguments pour approcher la résilience.

Dans la théorie sur les quatre corps, Forestier (confère emdrrevue) recherche un vision systémique en différenciant le corps sensible, le corps social, l’image du corps et le schéma corporel. Aucun de ces corps ne peut unilatéralement prendre le contrôle sur l’ensemble du système.

Roques schématise le comportement anorexique comme étant l’expression de « Je me hais ». On ne peut pas prendre une telle position. Du moins tant que la clinique n’a pas atteint le stade de la dépersonnalisation, du clivage du moi, du dédoublement, et alors,nous ne sommes plus du tout devant le même tableau clinique. Lorsque l’alcoolique développe un cancer du foie sur sa cirrhose, le problème n’est plus à l’alcoolisme mais à son cancer. Servais avec la systémique s’interroge sur l’alcoolisme, la psychanalyse soigne le cancer du foie d’origine alcoolique.

Le résilient et l’anorexique sont tous les deux à la recherche d’un moyen de survie. Chez l’anorexique, on ne trouve pas une recherche de la souffrance infligée au corps pour en tirer une jouissance, pour le plaisir. Le corps ne lui appartient pas. Il la gêne. Il lui est étranger et matériel comme le reste du monde, la nature, les relations aux autres etc. Il ne compte pas. Mieux il génère par ses faiblesses des situations de défi qui la mettent à l’épreuve et la stimulent dans son besoin de contrôle. Kestemberg parle d’une érotisation de la faim alors que pragmatiquement Servais pense que si le corps ne crie pas de faim elle risque de se laisser aller à manger plus ou trop et des choses qu’elle aime vraiment. Elle risque de perdre le contrôle Si on considère qu’elle ne prend pas en compte les souffrances que subit son corps, et qu’elle semble y trouver du plaisir, puisque moins elle mange, plus elle est fatiguée et plus elle se crève dans des activités sportives, il faut donner à ce masochisme une définition systémique. La souffrance ressentie signe qu’elle est encore bien vivante et surtout elle masque la souffrance réelle profonde fantasmatique qui touche les fondements de la personnalité et qui est, elle, tout à fait insupportable. Le résilient cache ses blessures intérieures, sa culpabilité, sa colère. « Je suis mauvais, c’est de ma faute si mes parents m’ont battu, s’ils sont faibles, s’ils ne m’aiment pas ». L’anorexique déni son manque d’identité, sa faible estime de soi, son manque d’affirmation de soi ; « Comment faire pour être aimée, pour être quelqu’un de valable, pour réussir quelque chose d’extraordinaire alors que j’ai la conviction que je suis incapable de faire quoique ce soit de bien ». C’est probablement là qu’il faudra chercher les thèmes des cognitions négatives.

Une autre façon d’aborder l’anorexie et la résilience aussi bien dans leurs mécanismes de création ou de fonctionnement que dans la perspective d’une action thérapeutique consiste à définir la personnalité selon trois verbes ; faire, avoir et être. Un être jeune ne possède rien encore, il peut travailler, produire, créer etc. Plus tard il possède, des terres, un pouvoir, un savoir. Sur la fin de sa vie, il ne peut plus travailler ou ses compétences sont dépassées. Il ne lui reste que deux façon d’exister à ses propres yeux : Celle d’avoir des biens, beaucoup de personnes âgées qui finissent mal leur vie gardent leur argent jusqu’à la fin, ou celle d’avoir le sentiment d’être, la conscience d’avoir mené une vie qui a laissé une trace, et cette trace donne un sens à la vie qui vient de passer, à la vie qui reste : Avoir créer une famille, Fondé une entreprise, élevé ses enfants etc. L’anorexique et le résilient sont tous les deux dans l’action, le faire. Je dois faire plus que tout le monde, parce que je ne possède rien, parce que je ne suis rien, je n’ai pas de famille ou pas de place dans la famille. Chacun va chercher une façon d’être différent de se démarquer des autres, d’être quelqu’un de valable, quelqu’un qui est capable de faire des choses extraordinaires. Peut-être que si je fais ce que personne ne sait faire, peut-être que si j’amasse beaucoup de choses, des biens, de la notoriété, du pouvoir, de l’admiration, je serais quelqu’un de valable. Aux yeux des autres c’est possible, mais qu’est ce que je pense de moi-même ? Quelle est l’estime que j’ai de moi-même ? On se retrouve à des niveaux de logique différents selon que l’on parle de l’action ou de l’affectivité.

II-4-4) Sur le plan thérapeutique aussi un certain nombre de précautions et d’attitudes sont communes à la prise en charge de la résilience et de l’anorexie.

D’abord regarder si la personnalité avec son versant affectif se trouve derrière le discours, la façade présentée par le patient. L’anorexique comme le résilient cachent leur jeu, ou plus exactement leur blessure profonde. Tout dans l’action. Ils sont incapables au début d’exprimer la moindre demande. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent devenir, ni ce qui ne va pas. Une approche prudente du sentiment d’impuissance et de l’incapacité aux relations sociales égratignent les sentiments d’invulnérabilité et de toute puissance. La réussite sociale peut être spectaculaire chez des personnalités psychosomatiques qui sont bien intégrées dans le réel mais qui ont un imaginaire pauvre. Il n’y a pas de rêveries et elles sont incapables d’affronter une perte de repères à l’occasion d’un changement de mode de vie, l’entrée en fac, le travail au loin, une rupture, une autre situation extrême etc.

Re-inscrire leur histoire dans un système plus vaste, un système qu’ils ne dominent pas les amènera à comprendre que s’ils s’enfoncent dans une attitude de toujours plus de la même chose ce n’est pas un acte de leur volonté, de leur libre arbitre, mais la soumission à quelque chose qui les dépasse et sur lequel ils n’ont aucun contrôle.

Recréer les conditions pour faire des expériences qui permettront d’avoir des satisfactions et de retrouver une certaine estime de soi, en dehors du contexte de contrôle ou de fuite en avant. Redéfinir le soi, la vision qu’ils peuvent avoir de ce qu’ils sont. On peut être aimé pour ce qu’on est, pas pour ce que l’on est capable de produire, pour les services que l’on « doit » rendre, pour les missions dont les parents ou les générations antérieures nous ont imposées (« Tu seras ce que je n’ai pas été capable d’être »), pas pour ce que l’on possède en biens ou en qualités physiques particulières (esthétiques, sportives, médiatiques etc.).

Introduire la perception de relations, de contacts avec la nature, les animaux, des groupes sociaux, (l’école, le monde du travail, les groupes sportifs, thérapeutiques etc.) peut permettre de se faire une place dans un enchevêtrement de relations où l’humilité voisine avec la reconnaissance que les autres témoignent. Cela est à même d’apporter un enrichissement et de permettre de se structurer. L’homme est un animal social, tout seul il n’existe pas.

Mais il faudra respecter un certain type de comportement qui a fait du résilient ce qu’il est devenu et souligner chez l’anorexique que le contrôle, des choses, du temps, s’il est maîtrisé et s’il est limité favorise une organisation qui permet d’arriver à d’autres types de réussites, sources de satisfactions et de reconnaissances qui reconstruisent l’estime de soi : une famille épanouie bien « gérée », un travail reconnu et valorisant. Si l’anorexie est une résilience, une résilience permet de sortir de l’anorexie.
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III-1) Un résumé en guise de conclusion

On peut présenter l’évolution des événements de la façon suivante :

—*1) Au préalable Il y a un système particulier le contexte familial, le caractère propre au sujet etc. —*2) Le choc, la situation extrême, le deuil, la rupture, l’annonce d’une maladie grave, l’isolement de la famille (la fac, le camping…) —*3) La phase immédiate, le figement, la sidération, la modification du caractère, (agressivité », bouderie, hostilité…) chez l’anorexique témoignent d’un angoisse de solitude très forte, d’une perte de repères. Le sujet ne sait plus où il est, qui il est, qu’est ce qu’il est. —*4) La deuxième réaction peut prendre deux directions : °—a) La paralysie psychique, névrose des camps, la névrose d’échec, l’impuissance apprise, le repli sur soi voire le suicide °—b) Le rebond, la résilience, l’anorexie, l’acte de survie. Cette phase est caractérisée par l’action des renforcements positifs. La réussite manifeste entretient l’idée de l’invulnérabilité, de la toute puissance, une forte estime de soi, le sentiment qu’on a les capacités pour réussir tout seul On trouve des fantasmes d’auto-engendrement, une recherche de l’immortalité. Parfois transparaît dessous un acte de vengeance, un besoin de réparer une culpabilisation. Les renforcements négatifs ne sont pas pris en comptes. Une cécité se développe pour tout ce qui n’est pas de l’ordre de la réussite, du contrôle ou de la situation de défi. Le reste de la personnalité est ignorée. Tout se situe dans l’action, l’affectivité est occultée. — *5) L’évolution :peut être favorable, si une fois qu’on a pris conscience de la réussite, (on a crée une affaire commerciale), on se retire pour regarder son œuvre vivre sa vie et laisser la place aux collaborateurs ou aux enfants. On a atteint un but. On a tiré de la résilience une leçon de vie, un sens que l’on peut donner à sa vie intime. On n’est plus dans la dynamique des verbes faire, ou avoir. Il est temps de penser « je suis ».

L’évolution est plus problématique lorsqu’on est englué dans un syndrome utopique masqué (voir « systémique » emdrrevue) Il n’y a pas de but aux actions menées ou plus exactement ce but est tellement lointain qu’on ne le voit plus. Seul compte le cheminement, le contrôle, les restrictions, la fuite en avant. Toujours plus de la même chose ; plus d’argent, plus de pouvoir, plus de restrictions. L’anorexique ne sait pas ce qu’elle voudrait être ou se qu’elle veut devenir. Parfois elle ne sait même pas pourquoi elle a commencé le régime. Ces gens qui souffrent ne se sentent exister que dans l’action. Ils n’ont pas accès à leur affectivité, ou bien celle-ci leur fait-elle trop peur. Ceci explique les suicides de l’anorexique toujours quand elle a repris du poids quand il n’y a plus de contrôle, ou celui des artistes quand ils n’ont plus à se battre pour conquérir une notoriété, ou encore la déchéance dans l’alcool, sorte de suicide social des sportifs, des gens médiatisés qui ne se recyclent pas une fois leur carrière publique passée. L’anorexique verse dans la folie, le dédoublement, l’éclatement de la personnalité.

Parfois le monde extérieur leur tombe dessus et les écrase tandis qu’ils continuent jusqu’à la fin à se prendre pour le personnage qu’ils se sont fabriqué ; Sadam Hussein, Milosevic, l’anorexique devenue squelettique hospitalisée qui continue à se trouver grosse et à vouloir se restreindre. Ces gens là ne connaissent pas d’autres conduites à tenir que celles qu’ils ont toujours eues….Un exemple historique, Hitler a renié sa famille, il a voulu « s’auto engendrer ». Rejeté de l’académie des beaux-arts de Vienne, il a été deux fois à la soupe populaire, et avec ça, il est devenu le chef d’un pays qui n’était pas le sien. Il en a fait son bien, sa réussite, son moyen d’immortalité. Il y a là un magnifique exemple de résilience. Il aurait pu s’arrêter à un moment donné, par exemple s’il avait eu le rêve de construire une Europe Unie. Ce qu’on fait Franco ou Tito. Mais il ne pouvait pas ne pas aller de l’avant jusqu’à la perte de soi et de tout ce qu’il avait construit.
****************** III-2) A la recherche d’une approche plus générale de la résilience

Nous avons étudié d’abord la résilience et l’anorexie mentale. Puis à l‘occasion d’un cas clinique nous avons montré que ces deux comportements ont des points communs ou que l’anorexie est aussi une résilience. Essayons de nous élever à un autre niveau d’abstraction et de nous demander si ces comportements typés voire pathologiques ne sont pas des comportements somme toute ordinaires, normaux et naturels. La pathologie ne venant que ces comportements particuliers sont poussés à l’extrême, soit à cause du contexte, soit à cause des bénéfices affichés ou secondaires que le sujet en retire.

Mickael Balint a lors d’un essai (« Les voies de la régression ») tenté de définir des personnalités en fonction de la distance qu’elles gardent par rapport aux objets. L’ocnophile reste collé à sa mère, à son village, à son travail, à sa femme etc. … Le philobate jouit de l’insécurité qu’il y a à circuler entre ces objets. Il change de vie, de femme, de région, de religion, etc. … Cette approche mériterait un peu plus de considération, ne serait-ce que parce que l’homme n’est pas un objet statique ni dans l’espace, ni dans le temps et qu’il évolue dans un réseau complexe de relations Le temps et l’espace font partie de la définition du système. (Voir « Systémique » dans emdrrevue.com).

Un philosophe a affirmé que l’homme est par essence mystique, signalant par-là qu’il a besoin de se référer à un système métaphysique pour ne pas dire spirituel qui le dépasse bien sûr, mais qui lui apporte aussi un cadre dans lequel il peut se trouver une place entre humilité et fierté d’avoir un rôle à jouer. Un rôle qui donne un sens à sa vie selon les termes de la logothérapie de Franckl (emdrrevue). Pour moi, l’homme est incapable de rester sans rien faire. « Ne rien faire » ce n’est pas « faire rien ». Lorsque je fais une séance d’autohypnose, de relaxation en plein milieu d’une salle de transit, je fais de manière active et volontaire quelque chose que j’ai décidé. Regardons une salle des pas perdus où tout un tas de gens marchent sans autre finalité que de ne pas rester assis. Et cette salle d’attente où ils feuillettent des revues vieilles de plusieurs semaines. Ou encore ces apéritifs, ces repas où il est tellement difficile de rester plantés là, sans rien faire, à regarder manger les autres. Et puis il y a ceux qui fument ou qui boivent avec des gestes automatiques, chacun selon un rituel propre…pour tuer le temps. Nous avons tous un certain nombre de comportements que l’on pratique pour d’autres motifs que leur finalité première. On ne fume pas parce qu’on manque de nicotine. On ne boit pas par soif, ou besoin de rechercher l’ivresse chaque fois. On ne mange pas toujours par goût ou par hypoglycémie. Lorsqu’un geste est détourné de sa fonction première, il devient un rituel, un TOC. Sa pratique nous apporte un soulagement, un réconfort ; on touche des objets, on se sert des mains et il nous évite d’être confronté à un autre type d’angoisse, celle de la vacuité du temps « passé à ne rien faire ». Que cachent ces gestes, ces comportements ? Une angoisse devant le temps qui passe, ou qui ne passe pas, une angoisse de la solitude lorsque je suis loin de mes repères habituels, du travail, de la maison, loin du contact avec mes proches (pourquoi y a-t-il tant de gens qui téléphonent dans les salles de transit ? Et vive le portable !). Des repères spatiaux, des jalons temporels, l’action, le geste, le comportement, l’activité pour cacher la souffrance affective, la solitude. « N’avoir rien d’autre à faire » implique-t-il qu’il faille forcément faire quelque chose ? Il n’y a pas de plus grande solitude que quand on s’ennuie avec soi-même. (Salomé). La prise en compte de ces considérations débouche sur une attitude thérapeutique particulière. L’arrêt du tabac, le sevrage alcoolique, la perte de poids par arrêt du grignotage ou de l’hyperphagie ou l’abandon d’une conduite anorexique s’accompagnent aussi et surtout de la perte d’un geste, d’un comportement, d’un rituel qui asservit le patient, mais qui lui sert surtout de refuge.

Gustave-Antoine Fischer dans le ressort invisible explique que dans les premiers temps qui suivent l’expérience d’une situation extrême le sujet reste figé, paralysé avec un temps qui brusquement vient de s’arrêter. Il dit que les choses repartent doucement lorsqu’on retrouve des gestes automatiques, (des rituels ?) comme les gestes répétitifs du travail, ou ceux des loisirs. C’est vrai. Ils ont la particularité de jalonner le temps, de le rendre moins vide, plus palpable, plus épais, de repositionner le présent par rapport à un avenir qu’il est en train de construire. Je bêche aujourd’hui pour planter demain. Il y a un temps bien cadré, une durée finie entre deux rendez-vous, entre deux séances de chimio. Les horaires à respecter « obligent » à se lever pour partir travailler. Les durées nécessaires, pour venir à bout de telle ou telle tâche qu’elle soit ludique (le jardinage avec des saisons à respecter) familiale (les enfants vont au centre équestre) ou professionnelle, sont des temps à caractère plus humains, ils se mesurent sur une montre analogique ; les aiguilles parcourent la surface d’une portion de cercle. Ces arcs de cercle peuvent se comparer et ils permettent de fractionner le temps linéaire plus abstrait impalpable, celui qui s’écoule inexorablement sans jamais revenir en arrière.

Peter Lévine dans « Le réveil du tigre » parle d’une période de figement qui permet de survivre dans les premières heures qui suivent le traumatisme. Il ne faut pas confondre le figement avec l’immobilité ou la paralysie. On peut continuer à mener une activité routinière et ne rien faire dans la mesure où ce ne sont que des gestes automatiques qui sont exécutés machinalement. Ils ne nécessitent pas la curiosité qui amènerait à s’intéresser à tel ou tel détail (dès qu’elle apparaît, l’évolution est plus favorable). Il n’y a pas besoin non plus d’un investissement affectif. On le fait parce qu’il faut le faire. Là aussi dès qu’on trouve un plaisir à ce que l’on fait, plaisir du travail bien fait, du travail difficile, inhabituel, dès qu’on trouve une finalité, on est re-encré dans le réel, la vie retrouve un cadre qui a un sens. (Troisième étage de l’échelle de Bateson ; voir « Systémique »). Le futur transparaît à nouveau dans le présent et lui donne une épaisseur, une consistance.

Le résilient et l’anorexique ont trouvé, peut-être par hasard, peut-être à l’occasion d’une rencontre extérieure au système, un comportement, une conduite à suivre qui leur apporte de la fierté, une forte estime de soi et tout à coup une grande confiance en soi, en leur propre capacité à résoudre non pas un problème mais tous les problèmes et qui plus est d’un seul coup ou du moins avec une seule technique. La limite entre un comportement normal et un comportement pathologique n’est pas si facile que ça à établir. Il n’est pas non plus écrit à l’avance que cette fuite en avant apporte un bonheur radieux et une maturité épanouie, si le contact avec la blessure profonde, avec l’affectivité n’est pas rétabli.

Ah ! Un dernier conseil pour tous ceux qui reconnaissent dans leur histoire ce scénario de choc, de sidération, de rebond et qui se demandent comment lire à la lumière de leur affectivité les réussites auxquelles ils sont parvenus. (Est-il normal d’en être fier ou est-ce le résultat de forces dont je ne suis pas tout à fait responsable ?) : Surtout ne lisez pas le père Serge de Tolstoï.

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5 Réponses pour L’anorexie mentale, une expression de la résilience ?

  1. Bise dit :

    Comment trouver un(e) psychothérapeute qui saura vraiement m’aider à  ma libérer de mon anorexie qui persiste depuis plus de 17 ans??? J’ai été suivie pendant près d’un an à  l’Hôpital Douglas à  Verdun en 2006-2007, dont une hospitalisation de 15 semaines à  l’été 2006. Malgré cela, je n’arrive pas à  me défaire de mes chaînes et mes vieux patterns sont revenus. Mes rituels chez-moi à  mon appartement sont tels qu’avant. Je n’arrive pas à  m’arrêter pour réfléchir et faire face à  moi-même. Dès que j’ai un moment libre à  rien faire, je dois aller marcher pour me fuir… Je n’ai plus aucun intérêt pour mon travail en ergothérapie et j’aurai bientôt 35 ans. L’aménorrhée me suit depuis l’âge de 17 ans. Je n’ai pas de chum et bien sà»r pas d’enfant. Ma vie est un gâchis.
    J’en suis bien triste, moi qui avais tant de potentiel à  15-16 ans.

  2. lili dit :

    j’ai 23 ans,je souffre d’anorexie mentale, et de tout ce qui en découle,depuis que j’ai 14 ans. après plusieurs hospitalisations,dont un séjour en centre-médico-psycho-scolaire de 2 ans,beaucoup de consultations psy,et un long retrait de la vie, je viens d’obtenir une licence en psychologie, je suis sevrée de mon traitement anti-dépresseur,je mène ‘apparemment " une "vie normale",mais mes "démons anorectiques" persistent.
    je veux devenir psychologue,c’est peut-être illusoire,mais la psychologie est le seul domaine qui parvient à  capter mon attention.
    j’ai lu que certains thérapeutes avaient déjà  traité des troubles du comportement alimentaire grâce à  l’EMDR.qu’en est-il réellement?
    merci de m’apporter des renseignements

  3. René Nuri Puisserguier dit :

    Je ne pense pas que ce soit illusoire du tout de vouloir devenir psychologue quand on se connaît des problèmes disons dan le fonctionnement de son propre psychisme. Franck disait que les gens qui ont des problèmes deviennent de très grands thérapeutes, peut-être parce qu’ils savent davantage de quoi parlent les patients quand ils expriment leurs douleurs. Que l’EMDR puisse aider les gens c’est indéniable. Parler de guérison est autre chose. Il faudrait définir ce qu’est la guérison, et ce qu’est la normalité. Mais vivre avec un passé ou une structure anorexique si le concept existe, la réponse est oui. Profiter de ce passé ou de cette structure, ou des souffrances, ou des « solutions » que vous avez déjà  mises en oeuvre pour sortir de l’anorexie (par exemple devenir psychologue) pour en retirer des leçons, des bénéfices (qu’on dit secondaires), pour acquérir des qualités professionnelles, une sensibilité que vos confrères n’auront pas, la réponse est oui. Que l’EMDR vous aide à  lutter ou à  contenir les démons de l’anorexie, vous aide à  mener une vie normale,des relations avec vos proches qui vont faire que vous allez recevoir en retour des satisfactions « d’un autre horizon » que le comportement anorexique et qui vont enrichir votre moi, ou renforcer l’idée que vous vous faites de vous même, c’est indéniable. La questions subsidiaire est de savoir pourquoi même en tant que psychologue vous avez soin de quelqu’un qui vous aide, et pourquoi pas un thérapeute EMDR. Je crois que tout simplement c’est parce que vous avez le nez collé sur vos problèmes et que vous les abordez toujours de la même façon? C’est une situation paradoxale en ce sens que vous ne pouvez pas prendre assez de recul ou qu’il faudra longtemps pour le faire alors que quelqu’un extérieur peut vous fera gagner du temps. Vous trouverez la listes des thérapeutes sur le site, et rien ne vous empêche de vous lancer dans cette formation.

  4. Lucie Tremblay dit :

    J AI UNE FILLE DE 15 ANS ANOREXIQUE.JE VIS DES MOMENTS TRÈS DIFFICILES DU A SON AGRESSIVITÉ ENVERS MOI…..

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