Manger beaucoup, à la folie, pas du tout.

Notes de lectures sur le livre de Nardone, Verbitz et Milanese (seuil)
Dans ce magnifique ouvrage les auteurs décrivent leur approche systémique de l’anorexie et de la boulimie. Ils font du vomissement une entité nosographique à part.


  • L’anorexie

L’anorexie sacrificielle

La candidate commence par faire l’expérience de situations familiales particulières. Un membre de la famille porte à lui seul le poids de l’ensemble des problèmes en développant un trouble psychologique. En outre ces personnes tirent de leur symptôme des avantages secondaires. Elles deviennent le personnage le plus important au sein de la famille, autant sinon plus que des frères et sœurs plus douées. Ou bien par son trouble elle fait en sorte que ses parents qui sont en conflit permanent restent ensemble. Costin parle dans ce cas d’anorexie « bouc émissaire ». Lorsque le système familial chaotique n’offre aucune figure forte pouvant servir de référence, l’anorexique devient le « héros de la famille ». Elle devient précocement indépendante et développe une maîtrise de soi et une assurance proches de la perfection.

L’anorexie abstinente

Les anorexiques abstinentes sont très intelligentes et très sensibles et donc psychologiquement fragiles avec de grandes difficultés à contrôler leurs émotions. Tout est magnifié à l’extrême, tous les problèmes deviennent énormes, difficiles, et inquiétants à l’excès. Il s’en suit des sentiments d’insatisfaction, d’insécurité, de peur de l’échec, alors même qu’elles réussissent en général assez bien. Elles apprennent par hasard, qu’elles peuvent se libérer de leurs émotions en fixant leur attention sur quelque chose d’autre comme la faculté de ne pas manger. Par l’abstinence, le jeûne et la perte de poids, ces jeunes femmes arrivent à anesthésier leurs émotions et leurs sensations. L’abstinence devient la tentative de solution à laquelle il est impossible de renoncer parce que cela reviendrait à se retrouver confronté à des émotions incontrôlables. Cette abnégation ne se limite pas à la nourriture, elle s’étend à toute expérience susceptible d’être perturbante, surtout si elle est accompagnée de stimuli agréables. Elles n’ont pas peur de travailler beaucoup, de faire des sacrifices, et font preuve d’une endurance incroyable, mais elles sont terrifiées à l’idée de toute expérience émotionnelle réelle, car elles ont peur de perdre le contrôle. En outre, en dessous d’une certaine perte de poids une émission de certaines neurotoxines produit un effet similaire aux effets de la cocaïne et des amphétamines. Cela se traduit par des formes d’agitation et une énergie inépuisable accompagnés d’une impassibilité qui sont similaires à des comportements rencontrés chez certains toxicomanes. L’anesthésie des sentiments et des émotions reste l’aspect le plus important de l’anorexie abstinente. Elle a aussi l’impression d’être au dessus des autres, puisqu’elle réussi à ne pas manger, là où les autres échouent, et sans le moindre effort. L’attention et l’affection de la famille sont aussi des avantages secondaires. Les membres de la famille élaborent des tentatives de solutions en insistant pour qu’elle mange, en la surveillant tout le temps, en lui tenant compagnie.

Le traitement de l’anorexie

L’attention doit porter sur la personne anorexique et sur la famille. Il nous faut nous assurer le concours des membres de la famille comme co-thérapeutes pour qu’ils arrêtent leurs tentatives de solution usuelles. On peut même se contenter de ça si l’anorexique refuse toute idée de prise en charge. Un refus de la famille signifie aussi un souhait de saboter la thérapie…

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Une Réponse pour Manger beaucoup, à la folie, pas du tout.

  1. Rene Nuri Puisserguier dit :

    A propos de Nardone, « manger beaucoup, à  la folie, pas du tout » c’est évidemment fantastique.
    Il y a une critique que je peux faire cependant et qui concerne les petites boulimies, celles des grignoteurs et des hyperphages, celles o๠la boulimie peut se réduire à  une gestuelle, à  un rituel (d’ailleurs il emploie ce terme). Un rituel qui rappelle les TOC de l’obsessionnel. Il ne fait aucune intervention sur le geste lui-même, ce geste détaché de sa fonction première qui doit amener le soulagement d’une angoisse et qui va laisser un vide si on essaye de s’en passer. Il ne parle de comportements obsessionnels qu’à  propos des vomissements. Il oublie les automatismes. Je pense que l’homme est incapable de rester sans rien faire, sans avoir des objets à  toucher, des revues à  consulter dans une salle d’attente, une déambulation pour rien dans une salle des pas perdus, des objets à  ingérer, les aliments, le tabac, l’alcool, des livres à  dévorer, etc. (Voir "systémique" emdrrevue; voir aussi Balint "Les voies de la régression")
    Je viens de découvrir à  la télé espagnole une autre pathologie concernant l’alimentation que je ne connaissais pas mais que j’ai rencontré dans ma clientèle. Il s’agit de l’orthorexie. Cela touche des femmes qui sont obsédées par le « besoin ” de manger bien. Elles passent trois heures par jour à  réfléchir à  ce qu’elles vont manger. Elles lisent toutes les étiquettes des boites au supermarché, et si, quand elles rentent à  la maison, elles réalisent qu’elles ont mangé au restaurant quelque chose qui n’est pas bon, elles se punissent, elles sont agressives envers les conjoints ou les enfants. La suite logique lorsqu’elles pensent, à  force d’éliminer les aliments mauvais que rien n’est bon, est de tomber dans l’anorexie. Ce sont des femmes extrêmement rigides sur leur propre valeur. Le cas que j’ai rencontré concerne une jeune femme qui est sortie de l’anorexie en ce sens qu’elle ne veut pas perdre du poids mais elle est obsédée par ce qu’elle mange. Il y a les bons aliments et les mauvais et elle se punit si la veille elle s’est laissé allé à  manger des choses qui lui ont fait plaisir, au restaurant par exemple. Son obsession, sur le besoin de contrôler déborde sur ce que mange son compagnon, elle ne supporte pas qu’il mange moins que ce qu’elle a prévu pour lui ou moins qu’elle. Elle ne se fait pas vomir. Dans son cas elle a d’abord eu à  18 ans une phase boulimique avec débauche de tout, y compris sexuelle. Une « résilience” après, et elle passe aussi sévèrement et aussi radicalement à  l’anorexie dont elle pense triompher enfin grâce à  un nouveau comportement qui ne dit pas son nom, l’orthorexie. Il ne s’agit pas d’un sentiment de victoire, ni d’une résilience puisqu’elle souffre des conséquences sur ses relations aux autres, à  sa mère, à  son compagnon, et sur son comportement social. Si elle ne s’est pas assez surveillée elle ne se sent pas bien pour travailler. Elle est consciente que tout est basé sur le contrôle qu’elle veut exercer sur tout et tout le monde. Ses problèmes par rapport au sexe sont ceux d’une anorexique. Là  aussi, il faut qu’elle contrôle. Et pourtant « quand j’arrive à  me laisser aller avec mon ami je suis contente ». Pas un mot chez Nardone de l’orthorexie.